Hommage aux Fusillés - 16 décembre 2018

Lettre à ma mère

Ma chère mère,

Ce matin je m'étais réveillé de bonne humeur.

Les américains avancent et délivrent des territoires qu'on pensait vaincus à jamais.

Les allemands reculent, ils perdent du terrain jour après jour, et à part quelques poches de résistance,

nous sentons leur fin proche.

 

Mais avec eux, il faut s'attendre à tout :

leur fierté, leur endoctrinement, leur nationalisme et surtout les quelques sanguinaires qui les dirigent et qui se délectent de bains de sang,

nous font craindre le pire pour nos vies.

 

J'avais l'espoir que ce Noël serait le dernier à passer prisonnier de cette nation,

J'avais confiance en l'avenir, je nous voyais fêter très prochainement notre libération,

 

Je ne suis plus serein actuellement car depuis le début de l'après-midi,

j'ai été fait prisonnier avec 15 autres villageois.

Je n'ai pas du tout compris pourquoi,

mais des soldats allemands nous ont choisis au hasard

et nous obligent à déblayer la route obstruée par les débris d'un char.

 

Maman,

On sent ces soldats intraitables, habités d'une folie fiévreuse

J'ai une mauvaise prémonition,ils nous maltraitent dans leur langue,

je ne la comprends pas, mais les mots prononcés si fort et je dirais même aboyés, ne semblent pas nous respecter.

 

L'après-midi avance et sur les 16 hommes réquisitionnés,

8 sont libérés et peuvent retourner dans leur foyer.

 

Maman, je ne suis pas de ces 8 là !

Mon nom n'a pas été tiré au sort,

J'ai un mauvais pressentiment,

Je sens que ce sont mes derniers moments

sur cette terre, sur le sol de mon pays chéri.

 

J'ai encore tant de rêves, tant de choses à accomplir.

Ma vie commence à peine que je la vois déjà se finir.

 

Maman, j'ai si peur, je ne suis plus l'adulte de ce matin qui souriait à la vie,

qui se croyait sûr de lui,

Je suis redevenu le petit enfant qui avait besoin de toi dès que tu n'étais plus là.

Maman j'ai si peur et je pense à toute la peine que tu vas avoir de me perdre.

Je pense à l'avenir que je n'aurai pas, au passé trop bref que je n'ai pas eu le temps de savourer.

 

Mes autres camarades d'infortune sont autour de moi,

Nous nous regardons et lisons la peur dans le regard de l'autre,

Nous allons mourir tremblants de crainte, déjà soumis,

déjà jugés, déjà oubliés, déjà.....

 

Alors dans un sursaut de fierté, nous allons tous ensemble leur montrer,

que 8 hommes valent autant et même plus que ces bourreaux rassemblés pour tuer.

Et là maman, à cet instant dans ma peur, j'ai senti une chaleur.

Nous sommes agenouillés et pourtant debout,

condamnés et pourtant vainqueurs,

car nous savons que de notre mort ils ne tireront nul profit.

 

Ils veulent voir notre souffrance, se repaître de notre douleur.

Et bien non, nous ne leur donnerons pas cette satisfaction,

Nous mourrons en hommes, nous les dépasserons dans notre humanité,

car cela eux ne l'ont plus et l'ont-ils déjà eu ?

 

J'emporte le souvenir des roses que l'on déposera sur mes paupières closes.

 

Maman, mes derniers instants, je te les dédie, je fus un bon fils et tu restes ma mère chérie.

À Dieu, à te voir....bientôt.

 

Bastogne, 16 décembre 2018

Martine Cobraiville